III

 

La plus grande plaie des petits collèges en ce temps, c’était le trafic des livres auquel se livraient les principaux.

Ces industriels ne se contentaient pas des bénéfices qu’ils faisaient sur la pension des élèves ; ils recevaient tous les ans et quelquefois tous les six mois d’énormes paquets de grammaires françaises, grecques et latines, de dictionnaires, d’histoires saintes ou romaines d’un nouveau modèle, que les professeurs adoptaient aussitôt, pour procurer à leur supérieur l’écoulement de sa marchandise.

Les anciennes grammaires, les anciennes arithmétiques, les anciens rudiments étaient mis au panier ; après Lhomond, on prenait Noël et Chapsal ; après Noël et Chapsal, on prenait Burnouf ; ainsi de suite.

Il arriva de la sorte que pour faire gagner quatre sous au principal, une foule d’élèves ne surent jamais leur grammaire, ni leur rudiment, même au bout de cinq ou six années d’études, parce qu’on leur en avait fait étudier d’autres tous les ans.

Je ne crois pas que, dans n’importe quel commerce, l’avidité du lucre se soit montrée plus éhontée ; sous prétexte de perfectionner les méthodes d’enseignement, les élèves n’apprenaient jamais rien à fond.

C’est ce qui nous arriva dès cette année ; avant Pâques, nous avions eu le rudiment de Lhomond, sa grammaire et son catéchisme historique ; M. Gradus nous fit prendre à la rentrée ceux d’un monsieur qui raffinait sur Lhomond ; il fallut apprendre par cœur – toujours par cœur ! – de nouvelles règles, de nouveaux exemples, de nouveaux temps primitifs, et cætera, et cætera. Ceux qui croyaient savoir quelque chose, parce qu’ils s’étaient fourré des mots dans la tête, ne savaient plus rien ; il fallait recommencer la même chose avec d’autres mots, arrangés d’une autre manière ; et pour ma part, je l’avoue, ces deux grammaires n’ont pas cessé de se faire la guerre dans ma cervelle jusqu’à la fin de mes classes ; je n’ai jamais su à laquelle m’en rapporter. Mais le principal avait gagné deux ou trois francs sur chaque élève, les parents en avaient dépensé quinze ou vingt, l’affaire étant dans le sac.

Les grands Allemands ayant enjambé la classe de M. Gradus, après Pâques, une nouvelle fournée d’internes et d’externes, les plus forts de la septième, vinrent les remplacer : Masse, Marchal, les frères Martin, Baudouin, Moll, etc.

Cette fois, nous étions tous à peu près du même âge, chose fort heureuse, car l’intelligence d’un garçon de quinze ans n’est pas celle d’un enfant de dix à douze ans ; le professeur qui parle à l’un ne peut se faire entendre de l’autre ; les petits sont toujours sacrifiés.

Ce qui me revient de ce temps, c’est une chose qui m’intrigua beaucoup les premiers jours. Nos fenêtres, en été, restaient ouvertes, à cause de la chaleur accablante qui régnait entre les murs du vieux cloître, et tout en récitant nos conjugaisons, nos fables de La Fontaine, nous entendions une grande voix s’élever d’instant en instant et pousser un cri mélancolique, avec des intonations bizarres :

« Kod... ì... ì... ì ?... Kod... ì... ì... ì ?... Kod... ì... ì... ì ?... »

De deux à quatre heures, nous l’entendions retentir au moins cent fois, et je me disais :

« Mon Dieu ! qu’est-ce que cela peut être ? Quelle espèce d’oiseau pousse ce cri ? »

Eh bien, c’était du grec ! C’était le cri de M. Laperche, professeur de quatrième, enseignant à ses élèves, dans la petite salle voisine, le grec qu’il ne savait pas. J’ai vu cela plus tard, après être entré dans sa classe. Il se promenait gravement, sur ses jambes de héron, mesurant en quelque sorte chacun de ses pas, et suivant, dans une traduction interlinéaire, la leçon de l’élève qui récitait ; et, quand l’élève s’arrêtait embarrassé par un mot, M. Laperche, pour toute explication, d’un ton grave et la bouche ouverte jusqu’aux oreilles, poussait son cri : « Kod... ì... ì... ì ?... Kod... ì... ì... ì ?... » qui signifie en grec : « Et... et ?... » Cela soit dit pour les dames qui ne savent pas le grec.

Ce cri solitaire, dans cette grande cour où la chaleur de juin tombait en nappes d’or au milieu des ombres, ce cri mélancolique, prolongé, monotone, vous faisait dormir à la longue. Tous mes pauvres camarades et moi, penchés sur la vieille table, nous nous regardions d’un œil vague, les paupières à demi-closes, en nous donnant toutes les peines du monde pour résister à notre accablement. Et, tandis que l’un de nous récitait sa page de nomenclature ; tandis que M. Gradus, assis, les jambes croisées, bâillait dans sa main, ou bien essuyait les verres de ses lunettes, en rêvant à quelque soirée en ville, à quelque bonne partie de campagne, sans s’inquiéter plus de la nomenclature que du Grand Turc, nous tous, à force d’entendre ce cri : « Kod... ì... ì... ì ?... Kod... ì... ì... ì ?... » qui revenait aussi régulièrement que la goutte d’eau du père Bridaine, pour marquer l’Éternité, nous sentions notre tête se pencher, se pencher tout doucement, jusqu’à ce que notre nez fût sur le livre. Alors nous étions heureux... oui, bien heureux... Nous dormions !...

Mais cela ne durait pas longtemps. Au bout de quelques minutes, la voix aigre de M. Gradus, cent fois plus terrible que la trompette du jugement dernier, se mettait à crier :

– Monsieur Scheffler... monsieur Nablot... vous me copierez dix fois le verbe dormir. Levez-vous... récitez votre leçon !

Et l’on se levait ; on commençait à réciter : « Agricola, laboureur ; asinus, âne... » etc.

Toute cette nomenclature, je l’ai pour ainsi dire encore devant les yeux, avec ses taches d’encre et de graisse. Elle ne m’a jamais servi à grand-chose, mais elle m’a terriblement ennuyé à cette époque.

Et quand je pense que l’année suivante il fallut recommencer le même métier chez un autre professeur ! C’est pourtant épouvantable de tuer le temps des élèves d’une façon aussi ridicule, et de leur faire prendre en grippe, pour toute la vie, ce qu’on est chargé de leur enseigner.

Combien de choses utiles on aurait pu nous apprendre à la place de tous ces mots creux, combien de bons principes on aurait pu nous donner, par l’étude raisonnée des langues mortes ou vivantes !

Car tout cela n’était pas sérieux, c’était de la routine pure. On parlait de développer notre mémoire, mais la mémoire a bien autre chose à faire que de retenir des mots, des conjugaisons, des règles abstraites ; les règles ne font pas la langue, pas plus que la rhétorique ne fait l’éloquence, et que la philosophie des écoles ne fait le bon sens ; les mots ne sont que des mots, ils ne remplacent rien, les idées moins que le reste.

Avec tous ces mots, ces règles, ces exercices de mémoire, nous serions devenus stupides, sans les promenades du jeudi et du dimanche, réellement très agréables aux environs de Sâarstadt.

Quel bonheur de respirer le grand air !

Nous allions vers la Scierie, la bonne Fontaine, ou les Baraques, à l’ombre des hêtres ou des sapins.

On s’arrêtait au premier village ; les fils de familles riches, pourvus d’argent, se faisaient servir de la crème, des fraises, du beurre frais, du miel, de bonnes omelettes au lard. On ne leur défendait que le vin, parce que ces jeunes messieurs auraient pu se griser, et que la faute en serait retombée sur le malheureux maître d’étude. Ils ne pouvaient donc boire que de la bière.

Mon ami Goberlot et moi, n’ayant pas le sou, nous allions nous promener au loin, sous bois, courant comme des chevreuils dans les sentiers perdus, et grimpant sur les plus grands arbres de la forêt, au risque de nous casser le cou. Et lorsque, arrivés tout en haut, nous ne voyions plus que l’immensité du ciel au-dessus de nous, et sous nos pieds la mer du feuillage, alors, n’entendant plus aucun bruit, nous commencions nos discussions sur l’Éternel, bien contents de ne plus voir ni M. Gradus, ni M. Wolframm, ni Canard, ni la salle d’étude, enfin heureux comme des oiseaux dans l’air.

Cela durait jusqu’au moment où les autres, ayant fini de se goberger, se réunissaient au coin du bois, et tous ensemble poussaient un grand cri : « Hé ! hohé ! » qui se prolongeait dans les échos de la montagne et montait jusqu’à nous.

À cet appel, jetant un dernier regard sur le beau soleil couchant, nous descendions et nous regagnions le village, bien ennuyés de n’avoir pu continuer de nous balancer jusqu’à la nuit noire, au milieu des étoiles.

En nous voyant revenir, tout le collège criait :

– Voilà les déserteurs !... Les voilà !...

Et le maître d’étude nous condamnait aux arrêts, pour avoir quitté la promenade et retardé le départ ; mais cela nous était bien égal, nous avions couru dans les halliers, nous avions respiré le grand air, nos yeux s’étaient plongés par-delà les forêts, dans les perspectives bleuâtres de la Lorraine et de l’Alsace, nous avions une provision de bonheur pour plusieurs jours.

À peine rentrés dans notre nid à rats, on nous conduisait en prison, tandis que les autres, qui s’étaient déjà repus pendant la promenade, allaient au réfectoire ; Goberlot et moi, qui n’avions rien mangé depuis midi, nous ne recevions que du pain sec.

Franchement, il nous fallait un bon caractère pour ne pas prendre l’espèce humaine en grippe. Mais Goberlot, élevé par un père très dévot, au milieu d’une société de curés et de jésuites, qui dînaient deux ou trois fois par semaine à la maison, et conduisaient ainsi la famille au paradis, mon ami Goberlot, les yeux plissés et malins, avait appris à voir dès l’enfance les choses au comique.

Moi, le Seigneur Dieu m’avait créé philosophe, et je me contentais de mépriser tous les êtres injustes.

Les choses allèrent de la sorte jusqu’aux compositions de fin d’année. Mes notes ne valaient pas mieux qu’avant Pâques, mais j’étais le premier de la sixième ; je traduisais, et je récitais mieux mes leçons que les autres.

Le désir d’humilier les richards de notre classe, comme Gourdier m’avait humilié moi-même dans le temps, me faisait travailler avec une ardeur extraordinaire. Il m’arriva même quelquefois de me faire priver de sortie le jeudi et le dimanche, pour repasser mes matières pendant que les autres se promenaient.

Après les compositions d’août, qui devaient compter pour deux, il ne me restait que la peau et les os ; mais, ayant fait voir aux grands la copie de mes thèmes et de mes versions, tous m’assurèrent que j’emporterais plusieurs premiers prix. J’y comptais donc, et, dans ma joie, je l’avais même écrit à mon père.

Depuis une quinzaine, les vieux corridors retentissaient encore une fois du chant des vacances, lorsqu’enfin le grand jour de la distribution arriva : les portes s’encombrèrent de parents, d’amis, de conseillers municipaux, d’autorités civiles et militaires en grande tenue ; grands tricornes, gilets rouges, bonnets alsaciens, habits noirs, chapeaux ronds, shakos, robes de soie se mirent à défiler sous le vestibule du vieux cloître, montant à la salle de distribution, magnifiquement décorée de guirlandes, sa belle inscription latine sur la grande porte, et son estrade au fond, avec la table chargée de livres et de couronnes.

Nous étions en rangs dans la cour, lorsque mon père accourut me dire tout joyeux que la mère était venue pour me couronner. Il m’embrassait, et je n’avais pas la force de lui répondre, tant mon émotion était grande.

Quelques instants après, tout le monde étant placé nous traversions cette foule magnifique, et nous prenions place sur les deux côtés de l’estrade, tandis que la musique du 8e cuirassiers, avec sa grosse caisse, ses fifres, son chapeau chinois, ses trompettes et ses clarinettes, faisait trembler les vitres et jouait une marche triomphale qui nous traversait jusqu’à la moelle des os.

Ensuite de quoi, M. le maire, son écharpe en sautoir, prononça quelques paroles sur l’heureuse réunion ; puis M. Wilhelm, professeur de la classe industrielle, lut un discours sur l’origine des connaissances humaines depuis l’invention de la forge par Tubalcaïn, allant des Hébreux aux Phéniciens, aux Grecs, aux Romains, aux barbares Mérovingiens ; aux Carlovingiens, un peu moins bornés que les Mérovingiens ; aux Arabes, aux Turcs, etc., etc.

Les dames en suaient à grosses gouttes ; on aurait bien voulu lui crier : « Halte !... halte !... » mais dans une assemblée pareille cela ne convenait pas ; il fallut attendre qu’il s’arrêtât de lui-même ; et cela durait déjà depuis au moins une heure, quand on le vit enfin tourner son dernier feuillet, ce qui fit pousser à toute la salle un long soupir de soulagement. Mais il n’avait pas encore fini, et dit avec finesse qu’il n’entamerait pas le chapitre des découvertes modernes, pour ménager la modestie de ses contemporains et particulièrement celle de S. M. Louis-Philippe. Il lui fallut encore un bon quart d’heure pour expliquer cela, de sorte que la désolation vous gagnait de nouveau, quand à la fin des fins il s’assit en faisant un grand salut, au milieu des applaudissements de toute l’assemblée.

Aussitôt après, M. Laperche se mit à proclamer les noms des vainqueurs, en commençant bien entendu par les philosophes. C’était sa spécialité et son triomphe. M. Laperche jouissait d’une haute taille, qui permettait de le voir de loin, et d’une voix onctueuse et retentissante, quoique un peu nasillarde, qu’il exerçait tous les jours avec son grec.

Je bouillonnais à l’appel de tous ces noms ; le feu de l’espérance me sortait par les joues. Tous les camarades, du reste, étaient dans le même état ; nous ne pouvions attendre notre tour ; mais comme, entre chaque proclamation, pendant que le vainqueur descendait dans la salle se faire couronner par ses parents, l’orchestre jouait un petit air, cela prenait du temps, et, sur les trois heures seulement, le tour de notre classe arriva.

J’avais déjà distingué mon père et ma mère, assis l’un à côté de l’autre, au milieu de la foule brillante, qui nous regardait, lorsque M. Laperche se mit à proclamer les prix de la sixième, et qu’au lieu de mon nom, comme je m’y attendais, j’entendis ceux de MM. Poitevin, Henriot et Vaugiro, tous protégés de M. Gradus. Moi, je n’avais que des accessits !

J’en étais devenu pâle comme un mort.

À la fin, cependant, pour le prix de mémoire, qu’on ne pouvait pas me refuser, – parce que j’avais toujours le mieux su mes leçons, – pour le prix de mémoire, je fus nommé le premier.

Je me ranimai d’un coup, et je courus, ivre de bonheur, me faire couronner par mon père et ma mère, qui m’embrassèrent tous deux en pleurant. Puis, je revins ; et, quelques minutes après, la distribution des prix étant terminée, la foule s’écoula lentement, roulant sur l’escalier de bois avec un grand bruit sourd.

Je descendis ; la réflexion m’était revenue, je frémissais en moi-même. Sous la porte, dans le vestibule, je trouvai mon père seul ; il m’avait attendu, et m’embrassa de nouveau avec effusion, en me disant :

– Je suis content de toi, Jean-Paul, très content ; tu m’as donné toute la satisfaction que je pouvais espérer... Arrive !... ta mère nous attend à l’Abondance, tes effets sont déjà sur la voiture ; nous allons partir tout de suite.

Je le suivis tout pensif. Vers dix heures, nous entrions à Richepierre ; pendant toute la route, malgré la satisfaction de mes parents, je n’avais pas dit un mot ; l’injustice qu’on venait de me faire me stupéfiait, je ne pouvais pas y croire, cela me paraissait quelque chose d’horrible !